1 au 17 août 2026
À bord du MS Plancius, une expédition extraordinaire commence, du Spitzberg à l'Islande en passant par la côte est isolée du Groenland. En compagnie du météorologue Felix Blumer, nous découvrirons d’imposants fjords, une toundra colorée, d’énormes icebergs et la faune fascinante de l’Arctique. Un moment fort tout à fait particulier nous attend le 12 août 2026 avec l’éclipse totale de soleil dans l’est du Groenland. Suivez Manuela Fischer, collaboratrice de Kontiki, qui raconte ses expériences en direct sur ce blog.
Manuela Fischer
Senior Backoffice agentAprès plus de 30 ans, Manuela Fischer connaît personnellement presque toutes les destinations Kontiki. Qu'il s'agisse de se détendre au coeur de la Laponie enneigée, d'observer les couleurs de la mer des îles Lofoten, de voir le Tattoo: le célèbre spectacle écossais ou de prendre un bain chaud dans la nature sauvage de l'Islande, à n'importe quel endroit, elle arrive à puiser son énergie pour sa vie quotidienne. L'Arctique, avec le Groenland et le Spitzberg, ainsi que les îles Lofoten, où elle a pu s'occuper des clients Kontiki lors d'une saison hiver sur place, font partie de ses voyages les plus marquants.
Un départ un peu tardif pour cette grande aventure
Bien avant l'heure officielle de rendez-vous, bon nombre de nos invités s'étaient déjà rassemblés à l'aéroport de Zurich. L'excitation était palpable. Notre comptoir d'enregistrement a donc ouvert un peu plus tôt que prévu. Le contrôle de sécurité s'est déroulé sans encombre, ce qui nous a laissé suffisamment de temps pour prendre un café, grignoter un petit quelque chose ou échanger les premiers mots au sein du groupe.
Mais les voyages vers le Grand Nord ne commencent pas toujours comme une horloge parfaitement réglée. Vers 18 h 30, nous avons appris que notre vol à destination d’Oslo aurait environ une heure et demie de retard. À cela s’est ajouté un changement de porte d’embarquement vers l’autre terminal. L’ambiance est néanmoins restée sereine. Après tout, nous avions tous le même objectif en tête : l’Arctique.
À 21 h 15, nous avons enfin décollé. Sous nos pieds, les lumières de l’Europe centrale disparaissaient comme de petites épingles dorées sur une carte sombre, et nos pensées vagabondaient déjà vers le nord. Peu avant minuit, nous sommes arrivés à Oslo. Après une courte promenade jusqu’à l’hôtel de l’aéroport, les clés de nos chambres nous attendaient déjà. La première étape était franchie.
Longyearbyen nous accueille sous un soleil radieux
La nuit avait été courte, mais la matinée n’en était que plus prometteuse. Après un délicieux petit-déjeuner, nous nous sommes retrouvés dès 7 h 45 pour retourner ensemble à pied à l’aéroport.
Après avoir passé les contrôles de sécurité et de passeport (car le Svalbard ne fait pas partie de l’espace Schengen), nous nous sommes dirigés vers la porte d’embarquement. Alors que nous pensions que le départ était imminent, on nous a demandé de quitter à nouveau la salle d’attente. Nouveau contrôle des passeports et des cartes d’embarquement. Finalement, notre avion a même décollé un peu plus tôt que prévu. Le Svalbard nous attendait avec impatience : un soleil radieux, un ciel bleu et une température agréable de 8 degrés nous ont accueillis aux confins de l’Arctique.
Tous nos bagages sont arrivés, le bus de transfert nous attendait comme prévu et, derrière le pare-brise, trônait même un panneau « Kontiki – Famille suisse », comme si quelqu’un avait discrètement placé un petit panneau indicateur vers l’aventure.
À l’hôtel, il y avait une grande effervescence. C’était une agitation animée, presque comme dans une ruche, mais avec des chaussures de randonnée, des doudounes et l’envie d’expédition.
L’après-midi, nous avons découvert Longyearbyen lors d’une visite guidée de la ville en compagnie d’un émigré suisse. Il nous a fait découvrir des lieux passionnants et nous a parlé de la vie ici, dans le Grand Nord. Bien sûr, le célèbre panneau d’avertissement « Attention aux ours polaires » ne pouvait pas manquer à l’appel. Nous sommes passés devant le camp de huskies, nous nous sommes arrêtés à l’impressionnante réserve mondiale de semences du Svalbard et avons pu nous faire une première idée de cet endroit unique, à la croisée de la nature sauvage, de la science et de la sérénité arctique.
Après un peu de temps libre, nous nous sommes retrouvés pour dîner tous ensemble. La journée s’est terminée par une conférence passionnante de Felix Blumer. Il nous a donné un aperçu du voyage à venir et nous a fourni de nombreux détails intéressants sur le soleil de minuit, la durée du jour et l’éclipse solaire à venir. Satisfaits que (presque) tout se soit déroulé sans accroc jusqu’à présent, nous nous sommes couchés le soir, l’esprit tranquille. Dehors, la nuit claire du Spitzberg brille et nous sommes définitivement arrivés dans le magique Arctique.
De la première lumière du musée jusqu'au dernier soleil de minuit
Tôt le matin, les valises étaient déjà prêtes devant l'hôtel. Le fourgon est arrivé à l'heure et, grâce à l'aide précieuse de nos participants, les bagages ont été chargés si rapidement que les deux « héros des bagages » ont même pu s'accorder une petite pause. Un début de journée efficace, qui s'annonçait riche en activités.
Avant d'embarquer, nous nous sommes replongés, au musée du Svalbard, dans l'univers qui allait nous attendre dans toute sa grandeur au cours des jours suivants. L'exposition retrace l'histoire du Spitzberg, depuis sa découverte jusqu'à nos jours, en passant par la chasse à la baleine, la chasse, les expéditions et l'exploitation du charbon. Parallèlement, le musée présente la nature unique de l’archipel, des traces fossiles d’animaux préhistoriques aux ours polaires, morses, renards polaires, rennes et à l’avifaune arctique.
Nous avons ensuite eu suffisamment de temps pour découvrir Longyearbyen par nous-mêmes. Dans la ville même, de nombreux panneaux d’information en verre fournissent aux visiteurs des informations intéressantes sur divers thèmes locaux. Certains se sont rendus à pied jusqu’à Nybyen, le « nouveau village » situé à l’extrémité supérieure de la vallée de Longyeardalen. Ce quartier a vu le jour après la Seconde Guerre mondiale pour accueillir les ouvriers de la mine 2B et, avec ses anciennes baraques de mineurs, il rappelle encore aujourd’hui l’époque où l’exploitation du charbon rythmait la vie quotidienne à Longyearbyen. Aujourd’hui, Nybyen montre une autre facette de la ville : plus calme, un peu à l’écart, avec des traces du passé et une vue plongeante sur la vallée. D’autres flânaient dans la ville, à la recherche d’un dernier souvenir ou profitant simplement de l’animation. Ce jour-là, Longyearbyen se montrait sous son jour le plus animé. Plusieurs navires étaient amarrés dans le port et les rues, les magasins et les cafés étaient donc bien fréquentés.
Notre transfert vers le port s'est déroulé sans encombre. Sur place, nous avons même pu observer le chargement de nos bagages dans les Zodiacs. Un premier avant-goût des jours à venir, durant lesquels ces petits bateaux maniables allaient devenir notre porte d’entrée vers la nature sauvage. Peu après, place au briefing : gilets de sauvetage, embarquement dans le Zodiac, comportement à adopter, gestes précis. Puis nous avons pris la direction du Plancius. À bord, nous avons été chaleureusement accueillis et nos bagages nous attendaient déjà dans les cabines. Le jour de l’embarquement est toujours très chargé, un peu comme une horloge dont chaque rouage doit s’engrener au bon moment. Sur le pont 5, nous nous sommes retrouvés pour le briefing de sécurité obligatoire : nous avons appris à enfiler correctement les gilets de sauvetage, repéré notre canot de sauvetage et pris conscience de l’exiguïté de l’espace en cas d’urgence. À ce moment-là au plus tard, une chose était claire : un voyage d’expédition ne commence pas au premier iceberg, mais dès que l’on prend conscience de se trouver dans un environnement qui impose le respect.
Le dîner nous a été servi sous forme d’un copieux buffet. À peine les assiettes étaient-elles vides qu’on nous a déjà dit : « Enfilez vos bottes en caoutchouc. » Sur le pont 3, il y avait un va-et-vient animé jusqu’à ce que chacun ait trouvé la paire qui lui convenait. Tantôt la botte était trop grande, tantôt trop petite, tantôt il fallait s’y reprendre à deux fois. Finalement, nous les avions, nos compagnons noirs des jours à venir, prêts pour les plages humides, les rivages rocailleux et la toundra boueuse.
Ce n’est qu’ensuite que le calme est revenu. Nous avons enfin pu monter sur le pont et profiter de cette magnifique soirée d’été. Le soleil était bas, mais il ne semblait pas pressé de se coucher. Le Plancius fait route vers un monde où les projets ont leur importance, mais où la nature a toujours le dernier mot.
Comme on le sait, les valises ne se déballent pas toutes seules ; nous nous sommes donc retirés petit à petit dans nos cabines. Vers minuit, nous avons fermé l'écoutille malgré la lumière du soleil. La journée a été bien remplie, nos têtes encore plus, mais nous savons désormais que l'Arctique magique nous attend.
Des morses, des baleiniers et un amphithéâtre fait de vent
Réveil à 7 heures. Le soleil avait déjà disparu. Mais un programme de la journée nous attendait, qui nous a rapidement montré que l’Arctique n’a pas besoin d’un ciel bleu pour être magnifique.
Après le petit-déjeuner, Cloé (notre chef d’expédition) nous a expliqué comment se comporter dans l’Arctique. Le film qui accompagnait cette présentation a clairement montré que nous n’évoluons pas simplement dans un cadre magnifique, mais dans un habitat fragile. Le danger représenté par les ours polaires a également été abordé une nouvelle fois. Nous avons ensuite eu droit à un rappel visuel sur la manière de monter à bord des zodiacs : un pied par-ci, une main par-là, rester calme, suivre les consignes. Cela semble simple, jusqu’à ce que le vent, les vagues et les vêtements épais viennent compliquer les choses.
Un débarquement à Smeerenburg était prévu dans la matinée. Ce nom à lui seul est chargé d’histoire, mais dans un premier temps, toute notre attention était tournée vers les morses. Un grand groupe était allongé sur la plage, lourd, satisfait et apparemment totalement indifférent au monde qui l’entourait. Dans l’eau, les plus jeunes s’ébrouaient. On aurait dit des adolescents qui venaient de découvrir toute l’énergie dont ils disposaient. Ils se heurtaient sans cesse les uns aux autres, plongeaient, refaisaient surface et testaient qui était le plus fort, le plus rapide ou tout simplement le plus effronté. À un moment donné, un spécimen plus âgé en a apparemment eu assez et s’est traîné hors de l’eau. Notre visite semblait beaucoup plaire aux morses. Alors que nous nous éloignions lentement, les jeunes nous suivaient à la nage et nous offraient un spectacle qui n’avait pas besoin de scène. Juste de l’eau, des moustaches, de la curiosité et l’insouciance de la jeunesse.
Mais Smeerenburg n'est pas seulement un lieu d'observation de la faune. La baie était autrefois un haut lieu de la chasse à la baleine. Autrefois, les baleines du Groenland y étaient très nombreuses et l'île était exploitée au XVIIe siècle pour la production d'huile de baleine. Parmi les rochers et le paysage aride, nous avons aperçu les vestiges d'anciens fours de distillation. Soudain, le lieu a pris une autre dimension. Là où aujourd’hui les morses somnolent et où les vagues viennent lécher le rivage, il y a environ 400 ans, on extrayait de l’huile, on travaillait, on luttait et on survivait.
Après le déjeuner, Ytre Norskøya était au programme. Trois randonnées différentes étaient proposées, et le débarquement lui-même correspondait parfaitement à l’esprit de l’expédition. Il a fallu de la patience, de la flexibilité et un peu de compréhension du déroulement des opérations pour que tout le monde puisse finalement mettre pied à terre. Ce sont précisément ces moments-là qui font partie de l’aventure. Tout ne se passe pas toujours comme prévu.
L'île était austère, le temps mitigé. Et pourtant, ou peut-être justement pour cette raison, nous avons eu droit à de magnifiques moments. Des macareux moines ont fait leur apparition. Une renarde polaire s'est montrée avec ses petits. Pendant un instant, tout le monde a sans doute retenu son souffle. Les sternes arctiques criaient à qui mieux mieux, comme pour s'assurer que personne n'oublie à qui appartient l'espace aérien. Et au milieu de tout ce gris et de ce marron, nous avons découvert de minuscules fleurs, de délicates touches de couleur, à peine plus hautes qu'un doigt, mais dotées d'une force que l'on ne leur prête pas au premier regard.
Plus la distance à parcourir était courte, plus il restait de temps pour les explications. Nous avons ainsi appris, entre autres, que les lichens constituent des communautés vivantes étonnamment complexes et que le Svalbard ne peut être qu’une résidence secondaire. Une de ces informations qui font d’abord sourire, puis font prendre conscience à quel point cet endroit est vraiment unique.
Notre visite de l’île s’est achevée par quelques minutes de « silence arctique ». Personne ne parlait. Personne ne faisait de bruit inutile. Le groupe était silencieux et, soudain, ce silence n’était plus vide, mais plein. Les chants d’oiseaux emplissaient l’air, les vagues venaient doucement lécher les rochers, et de légers bruits parvenaient du bateau. L’Arctique ne nous donnait pas de cours, mais nous avions néanmoins l’impression d’être dans un amphithéâtre.
Le soir, nous avons fait notre premier bilan et l’équipe d’expédition nous a surpris avec un cadeau. Le programme de demain prévoit un détour par la banquise !
Qu’est-ce qui nous attend là-bas, au bord de la glace, là où la carte devient blanche et où l’Arctique est encore un peu plus sauvage ? Nous sommes très impatients.
Au royaume du silence, ou une journée dans la banquise de l'Arctique
Bien avant le réveil prévu à 7 heures, une agitation tranquille règne déjà sur le pont. Emmitouflés dans d’épaisses vestes, les premiers lève-tôt se tiennent à la rambarde, jumelles à la main, et laissent leur regard vagabonder sur ce paysage mystérieux. Pendant la nuit, nous avons atteint la banquise, un monde qui semble à la fois rude et fragile. Des nuages bas pendent à l’horizon, une fine brume recouvre l’eau et étouffe le moindre bruit. La mer s’étend devant nous, lisse comme un miroir.
Entre les blocs de glace, nous découvrons les premiers habitants de cet environnement inhospitalier. Des phoques sont allongés sur la glace, apparemment insouciants, et profitent du calme. D’autres surgissent de l’eau, curieux, jettent un bref coup d’œil à notre bateau et disparaissent aussitôt dans les profondeurs sombres. Presque automatiquement, nos pensées vagabondent : là où il y a des phoques, il pourrait bien y avoir un ours polaire. L’espoir d’apercevoir enfin le roi de l’Arctique nous accompagne tout au long de la journée.
Les heures passées au milieu de la banquise ont un rythme qui leur est propre. Les passagers vont et viennent entre le pont et le salon, se réchauffent les mains glacées autour d’une tasse de café ou de thé, se plongent dans un livre ou se remettent à tricoter. Mais il est difficile de se détendre vraiment. Le regard se porte sans cesse vers les hublots, car derrière chaque bloc de glace pourrait se cacher une nouvelle surprise.
Et elle est bien là !
Soudain, une annonce retentit dans les haut-parleurs : « Baleine bleue à 11 heures ! »
En quelques secondes, le salon et les cabines se vident. Appareils photo, jumelles et vestes sont saisis à la hâte, et tout le monde se précipite dehors. Devant nous, le plus grand animal de notre planète glisse sur la mer calme. Élégante et presque silencieuse, la baleine bleue passe devant nous. Avec une longueur pouvant atteindre 30 mètres, elle est à peu près aussi longue que trois bus urbains alignés les uns à la suite des autres. La rencontre ne dure que quelques instants, mais elle laisse une impression inoubliable. Les baleines bleues ne sont que rarement aperçues dans ces eaux. La joie et la gratitude à bord n’en sont que plus grandes.
Alors que nous poursuivons notre route, la banquise nous dévoile son côté fascinant. Tantôt d’immenses plaques de glace compactes défilent devant nous, tantôt des blocs isolés aux formes et aux couleurs les plus variées. L’après-midi, grâce à une conférence passionnante de Cloé, la chef d’expédition, nous en apprenons davantage sur cet univers unique. Elle nous explique les différents types de glace de mer, l’importance des courants marins et les changements que l’Arctique a connus ces dernières années. Il est particulièrement impressionnant de constater à quel point les étendues de glace ont reculé et à quel point cela modifie l’habitat de nombreux animaux.
La journée touche lentement à sa fin et nous nous sommes désormais résignés à ne pas voir d’ours polaire aujourd’hui. Mais l’Arctique réserve souvent des surprises jusqu’au dernier moment. L’équipe expérimentée de la passerelle repère enfin plusieurs phoques qui dorment paisiblement sur des banquises. Cette fois-ci, nous avons suffisamment de temps pour enfiler bonnet, écharpe et gants et nous rendre sur le pont à temps. Les animaux ne se laissent pas déranger par notre présence et nous offrent de magnifiques occasions de prendre des photos.
Comme si cela ne suffisait pas, la couverture nuageuse s'éclaircit un bref instant. Les rayons du soleil traversent le brouillard et dessinent dans le ciel un arc délicat, presque fantomatique. Ce phénomène, appelé « arc de brouillard », se produit lorsque de minuscules gouttelettes d'eau diffusent la lumière. Contrairement à l'arc-en-ciel, il brille d'une lueur presque blanche, ce qui lui confère un aspect particulièrement mystique.
La banquise disparaît lentement derrière nous. Dans le salon, on parle encore longtemps des baleines, des phoques et des impressions laissées par cette journée exceptionnelle. Lorsque nous regagnons enfin nos cabines, un petit cadeau nous attend. À minuit, l’horloge est reculée d’une heure et nous profitons ainsi d’une heure supplémentaire dans l’Arctique…
Entre les vagues, le savoir et la première glace
Nous nous réveillons au milieu de nulle part.
Pas de terre à l'horizon, aucun repère familier, seulement l'immensité de la mer. Cette heure supplémentaire tombe à point nommé. Nous commençons la journée en douceur, en nous laissant encore un peu porter par le courant, tandis que le MS Plancius est doucement bercé par les vagues. Allongés dans notre lit, on a presque l’impression d’être confortablement installés dans un grand berceau. Sous la douche, on se rend toutefois compte qu’une journée en mer peut aussi réserver de petits défis sportifs.
Le vent souffle modérément fort, le bateau avance tranquillement, mais on le sent bouger. Nous sommes en route pour le Groenland.
Cette journée en mer est ponctuée de conférences, de rencontres et d’histoires qui élargissent notre horizon. C’est Eduardo, astronome animé d’un enthousiasme palpable pour le système solaire, qui ouvre le bal. Il nous explique comment se produit une éclipse solaire et combien de facteurs doivent concourir pour que ce spectacle rare soit possible. La Terre, la Lune, le Soleil, leurs orbites et leurs distances. Ce qui semble abstrait à première vue devient concret grâce à Eduardo. Surtout lorsqu’il sort sa maquette en Lego. Tout à coup, nous ne sommes plus simplement assis dans une salle de conférence à bord d’un navire d’expédition, mais nous nous remémorons nos chambres d’enfants, les briques colorées et le plaisir de comprendre les choses avec nos mains.
Et soudain, l'éclipse solaire de cette année devient un phénomène compréhensible, et l'impatience et l'excitation montent déjà.
Vient ensuite le briefing pour les randonnées « Explorer ». C'est là, au plus tard, qu'il apparaît clairement que ce voyage ne se résume pas à cocher des cases sur un programme. Ceux qui s'y engagent doivent être en bonne forme physique, faire preuve de souplesse et avoir la volonté de se déplacer en groupe et de rester ensemble. Il n’y a pas de sentiers de randonnée, pas d’itinéraires balisés, pas de terrain connu. Seulement le paysage, la météo, l’expérience et une équipe d’expédition qui veille à la sécurité. Car nous sommes au pays des ours polaires.
C'est alors que notre premier iceberg apparaît au loin. Il dérive, seul au monde, dans l'immensité de l'océan. Un étranger silencieux et lumineux au milieu du gris et du bleu. Nous l'admirons avec émerveillement et sommes tous d'accord pour dire que l'Arctique nous fascine de plus en plus. Un seul iceberg suffit pour que l'on prenne soudain conscience à quel point on est loin du quotidien.
L'après-midi, nous plongeons dans l'univers des baleines. Ursula est passionnée par ces animaux et son enthousiasme gagne toute l'assemblée. Nous apprenons qu'il existe deux grandes familles de baleines, qu'il ne faut en aucun cas les qualifier de poissons et que leurs stratégies de chasse sont aussi variées que leur apparence. Des images prises par drone nous montrent ces animaux sous un angle qui nous émerveille. Des mouvements élégants, une coopération précise, une vie sous la surface de l’eau dont nous ne voyons généralement qu’un souffle, une nageoire dorsale ou une nageoire caudale.
En même temps, cette fascination n’est pas sans réserve. L’écosystème marin est très vulnérable. Alors que nous avons ici la chance d’admirer sa beauté, nous prenons conscience de l’urgence d’adopter une attitude plus respectueuse envers ce monde.
Plus tard, Michelle nous emmène au Groenland, bien avant que nous n’y arrivions. Elle nous parle de la population de l’île, des histoires d’immigration, des groupes ethniques et explique pourquoi on ne désigne pas ici les habitants de manière générique comme des Inuits, mais comme des Groenlandais·es. La langue nous ouvre également une porte sur ce pays. Un seul mot peut, une fois traduit, correspondre à une phrase entière.
Dans ce récapitulatif, nous revenons sur les animaux qui nous ont déjà accompagnés hier. Comme nous avons pu observer de grands groupes de phoques sur des banquises, Ursula nous présente plus en détail les espèces de phoques locales. Nous en apprenons encore davantage. Une fois de plus, nous réalisons à quel point une rencontre est plus enrichissante lorsqu’on en sait davantage sur ce que l’on a vu.
Puis, nous parlons de l’homme dont le nom est celui de notre navire : Petrus Plancius. Gabi nous parle d’un théologien, astronome et cartographe flamand-néerlandais qui vécut au XVIe et au début du XVIIe siècle et qui s’intéressa de près à la navigation, à la cartographie et à l’astronomie. Plancius s’est également penché sur l’idée d’un passage du Nord-Est à travers les eaux arctiques et a soutenu la recherche de nouvelles routes maritimes. Un nom tout à fait approprié donc pour un bateau qui est notre foyer pour cette expédition.
Après le dîner, Felix nous propose, en guise de dessert, une conférence sur les glaciers. Nous en avons déjà vu quelques-uns au Svalbard et d’autres géants de glace nous attendent au Groenland. Felix nous présente les différents types de glaciers, nous montre leurs différences, nous explique leurs formes et leurs mouvements. Ce sont des connaissances qui pourraient prendre tout leur sens dès demain, lorsque nous ne nous contenterons plus de regarder des photos, mais que nous nous tiendrons face aux glaciers.
À minuit, une journée en mer sous un ciel ensoleillé touche à sa fin, une journée qui a été bien plus qu’une simple journée en mer.
Quand le Groenland retient son souffle
Les derniers milles marins qui nous séparaient du Groenland sont désormais derrière nous. La nuit n’en était pas vraiment une, mais plutôt une sorte d’entre-deux lumineux, comme seul l’été arctique en connaît. Par moments, le soleil brillait dans le ciel, comme s’il avait oublié de se coucher. Au petit-déjeuner, on se passe des photos prises à une heure où, chez nous, il fait encore nuit noire.
Alors même que nous sommes encore attablés pour le petit-déjeuner, des icebergs de plus en plus imposants glissent le long du Plancius. La diversité des formes est impressionnante, aucun iceberg ne ressemble à un autre.
C’est avec une grande impatience que nous montons ensuite dans les zodiacs et que nous filons vers la « baie des Moustiques ». Ce nom nous fait brièvement sursauter, mais aujourd’hui, l’Arctique nous est favorable. Les moustiques se font discrets, comme s’ils ne voulaient pas, eux non plus, gâcher cette journée.
Déjà depuis le bateau, nous avons repéré au loin cinq bœufs musqués. Des créatures rustiques, comme sorties d’une autre époque. Une fois à terre, nous nous répartissons comme d’habitude en trois groupes de randonnée. Le groupe le plus sportif se met en route pour tenter de s’approcher un peu plus des bœufs musqués. Mais ces compagnons hirsutes ont leurs propres plans. Dès qu’ils flairent le groupe d’humains aux couleurs vives, ils se mettent en mouvement et disparaissent à une vitesse étonnante dans l’immensité.
Le groupe de randonneurs le plus tranquille choisit une autre approche du Groenland. Pas plus loin, plus haut, plus vite, mais plus près. Nous fléchissons les genoux, nous nous penchons sur la mousse et les lichens, nous nous allongeons presque par terre et découvrons, à l’aide de loupes, un monde que l’on passerait facilement inaperçu en passant. Des plantes minuscules, des structures finement ramifiées, des couleurs délicates au milieu de la toundra sauvage. Nous apercevons même une forêt de saules polaires. Seulement, ici, cette forêt ne pousse pas en hauteur, mais en largeur. Elle ne pourrait pas survivre autrement sous ce climat.
Une petite blague circule : que fais-tu au Groenland si tu te perds dans la forêt ? Tu te relèves.
Ce sont ces moments-là qui rendent un voyage d’expédition si particulier. On vient pour les grands paysages, les icebergs, les animaux, l’immensité. Et puis, soudain, on se retrouve émerveillé devant une plante à peine plus haute qu’un doigt, et on comprend un tout petit peu mieux toute la force que recèle l’adaptation.
Mais ce qui s'est passé cet après-midi-là, aucun d'entre nous ne l'oubliera de sitôt.
Tout commence sans histoire. Nous embarquons dans les zodiacs comme prévu et débarquons. Le groupe de randonneurs les plus rapides est déjà bien loin lorsque les derniers passagers atteignent la plage. Certains n'ont même pas le temps d'enlever leur gilet de sauvetage que l'alerte retentit : un ours polaire en vue.
En quelques secondes, l’ambiance change du tout au tout. Les guides réagissent avec calme, clarté et professionnalisme. L’ordre est immédiat : retour sur le Plancius. Pas de discussion, pas d’hésitation. Tous les passagers suivent les consignes à la lettre, les Zodiacs sont plus bondés que d’habitude, et soudain, une seule chose compte : tout le monde à bord.
Pendant ce temps, un deuxième ours polaire est repéré dans l’eau.
À peine de retour sur le bateau, nous nous précipitons vers la poupe. Les jumelles sortent et les appareils photo sont brandis. Et là, nous les voyons bel et bien : deux ours polaires dans l’eau. Ils nagent vers nous, lèvent sans cesse la tête, regardent dans notre direction, sans doute pour capter notre odeur. L’espace d’un instant, on a presque l’impression qu’ils observent toute notre évacuation. Comme si ce n’était pas nous les spectateurs, mais eux.
Le silence règne sur le pont, ce silence qui s’installe lorsque tout le monde sait qu’un événement extraordinaire est en train de se produire.
Une fois tous les Zodiacs remontés à bord et alors qu’il ne se passe plus rien de passionnant, les deux ours changent de direction. Ils nagent vers la plage. Nous suivons chacun de leurs mouvements. Nous les voyons sortir de l’eau, s’ébrouer, se rouler plusieurs fois par terre, puis trottiner lentement le long du rivage. La nature sauvage, tout près et pourtant à une distance sûre.
Ils vont bientôt arriver exactement à l'endroit où nous nous trouvions encore tout à l'heure. À présent, nous sommes vraiment ravis que tout le monde soit revenu à temps. Certes, nous avons manqué une randonnée, mais en contrepartie, nous avons eu la chance de vivre une expérience qui n'aurait guère pu être plus extraordinaire.
Observer des ours polaires au Groenland est tout sauf une évidence. Nous, les chanceux, en avons même repéré trois en une seule journée.
L’Arctique nous a montré une fois de plus aujourd’hui qu’il ne s’agit pas d’une scène où tout se déroule comme prévu. Il est vivant, imprévisible, et c’est précisément pour cela qu’il est si émouvant.
Parfois, le Groenland vous offre en une seule journée plus que vous n’auriez osé espérer.
L'Arctique magique, tel qu'il est dans la réalité
La journée commence dans le fjord de l’Empereur François-Joseph, l’un des grands réseaux de fjords du nord-est du Groenland. Il s’enfonce profondément dans la côte, se ramifie entre montagnes, glaciers et fjords latéraux, et ressemble moins à un paysage qu’à un monde à part entière fait de pierre, de glace et de lumière. À notre réveil, les premières brèches s’ouvrent dans la couverture nuageuse. Derrière, se dévoile un matin comme seul l’Arctique sait en peindre. Une lumière tamisée, des eaux calmes, des montagnes de roches stratifiées qui se superposent dans des tons de rouge, de gris, d’ocre et d’or.
Le « château du Diable » tient le rôle principal dans ce panorama grandiose. Cette montagne imposante s’élève directement au-dessus du fjord de l’Empereur François-Joseph et attire immédiatement le regard avec sa roche rougeâtre et ses couches diagonales claires. Elle doit son nom à sa forme semblable à celle d’un château fort, qui impressionnait déjà les premiers explorateurs polaires. Elle se dresse là comme une forteresse, anguleuse, fière, presque irréelle.
À bord, les appareils photo cliquent à chaque seconde. Personne ne veut manquer ce spectacle. C’est l’heure du petit-déjeuner, mais nous avons du mal à nous diriger vers la salle à manger. Comment nous arracher à un décor qui change à chaque mouvement des nuages ?
Dans la matinée, nous accostons à Blomsterbugten, la « baie des fleurs ». Ce nom n’est pas le fruit du hasard : dans cette baie isolée, la toundra arctique se révèle étonnamment vivante pendant le court été, avec ses plantes délicates, ses mousses et ses touches de couleur entre les pierres et les éboulis. Notre destination est un lac situé sur le haut plateau. Dès les premiers pas, nous ne cessons de nous retourner. En contrebas, le Plancius est à l'ancre, petit et tranquille dans un paysage qui relègue tout le reste à l'arrière-plan.
En chemin, Michelle nous montre quelques plantes. Nous essayons de retenir leurs noms, mais échouons lamentablement. Ce sont surtout les baies qui nous sont restées en mémoire ; une fois mûres, elles auraient apparemment meilleur goût que les myrtilles. Mais ce qui est bien plus fascinant, c’est l’astuce de survie des plantes arctiques. En automne, elles ne se contentent pas de perdre leurs feuilles. Elles en extraient les nutriments tout en conservant leur structure. Au printemps, elles y réinjectent de l’énergie et entament la nouvelle saison avec étonnamment peu d’efforts. Dans un monde où chaque centimètre de croissance est précieux, chaque économie d’énergie compte.
Nous arrivons ensuite à un ancien piège à renards. Eduardo nous explique comment, autrefois, on capturait les animaux en abîmant le moins possible leur fourrure.
Bientôt, la vue s’ouvre devant nous. Devant nous s’étend le lac, derrière lequel s’élèvent des montagnes dont les strates ressemblent à des lignes dans une immense archive naturelle. Nous nous arrêtons sans cesse. Non pas parce que nous sommes fatigués, mais parce qu’une nouvelle image s’impose à nous, une image que l’on a envie d’immortaliser.
C’est au plus tard lorsque nous découvrons le crâne et le squelette d’un bœuf musqué que nous comprenons à quel point la vie est rude dans cet environnement. L’Arctique est magnifique, mais il n’est jamais inoffensif. Nos randonneurs aguerris nous parleront plus tard de deux lièvres des neiges. Nous apercevons également un lagopède des neiges. Il est si parfaitement camouflé qu’on le distingue à peine sur la photo prise avec un téléphone portable. Parfois, le plus beau souvenir est celui que l’on a simplement vu de ses propres yeux.
L’après-midi, la randonnée devient plus exigeante. Le terrain est en pente, nous marchons sur des chemins accidentés, traversons des champs de boue humide et cherchons sans cesse un appui stable. Dans le delta de la rivière, nous découvrons deux bœufs musqués accompagnés d’un petit. À partir de là, ils restent dans le champ de vision de nos jumelles. Ils se dressent imposants dans ce vaste paysage, comme s’ils appartenaient à cet endroit depuis la nuit des temps.
Lors d’une halte, nous apprenons comment les glaciers ont séparé les chaînes de montagnes les unes des autres. Aujourd’hui encore, on reconnaît les moraines et le torrent glaciaire. Les traces sont récentes, elles datent de moins de 1 000 ans. Il n’y a pas encore de végétation à cet endroit. La nature a besoin de temps, beaucoup de temps.
Puis, nous nous mettons à réfléchir. Nous apprenons que l’Arctique se réchauffe nettement plus vite que le reste du monde. La mer change elle aussi, et avec elle les itinéraires des animaux, qui doivent suivre leur nourriture toujours plus au nord. Dans ce décor impressionnant, cette information nous touche particulièrement profondément.
Entre-temps, les bœufs musqués ont traversé le delta du fleuve et sont arrivés de notre côté. Nous essayons de nous approcher prudemment. Il est interdit de parler. Chaque pas est plus silencieux, chaque mouvement plus conscient. À travers les jumelles, nous les voyons bien. Le petit reste près des adultes. Puis, soudain, ils se mettent en mouvement, courent en haut de la pente et disparaissent dans un creux de la vallée.
Lors du bilan du soir, nous félicitons deux personnes qui fêtent leur anniversaire. Plus tard, au restaurant, nous sourions en entendant la chanson d’anniversaire interprétée par le personnel. C’est l’un de ces moments chaleureux à bord où l’Arctique, là-bas dehors, semble brièvement lointain.
À peine le gâteau d’anniversaire a-t-il été distribué que l’annonce grésille dans les haut-parleurs : « Dernières nouvelles ! Un ours polaire sur la plage ! »
En quelques secondes, la salle à manger se vide. On déplace les chaises, on laisse les serviettes sur la table, on attrape ses appareils photo. Sur le pont, les passagers se rassemblent. Au loin, sur la plage, notre quatrième ours polaire est bel et bien en train de se déplacer. Il marche lentement le long de la côte, apparemment indifférent à l’agitation qu’il provoque à bord.
Au même moment, nous apercevons sur la moraine glaciaire un bœuf musqué accompagné de son petit, se dirigeant vers l’ours polaire. Tout le monde retient son souffle. Les animaux finissent par disparaître derrière un cône d’éboulis. Nous ne savons pas ce qui se passe ensuite, et c’est peut-être mieux ainsi. L’Arctique ne raconte pas toutes ses histoires jusqu’au bout.
Alors que le Plancius met le cap sur le prochain lieu de débarquement, nous longeons d’immenses icebergs. L’un d’eux s’élève à environ 50 mètres au-dessus de la surface de l’eau. Quand on sait que la plus grande partie est cachée sous l’eau, l’émerveillement fait place à la crainte respectueuse.
Après toute cette agitation autour de l’ours polaire numéro quatre, Félix nous emmène dans un tout autre univers. Dans son exposé, il explique comment s’élabore une prévision météorologique. Soudain, nous portons un regard différent sur les nuages, les zones de pression et les modèles. Bien sûr, une question nous intéresse par-dessus tout : quel temps fera-t-il le 12 août, jour où l’éclipse solaire est au programme ?
Comme on le sait, l’espoir meurt en dernier.
Grâce à cette heure supplémentaire qui nous est offerte, nous nous accordons plus tard un dernier verre dans le salon. Dehors, d’autres icebergs défilent, aussi grands que des cathédrales. Les cartes mémoire de nos appareils photo sont pleines d’images, même si nous savons que l’essentiel ne peut être immortalisé.
Là où les pierres racontent des histoires
Au lever du jour, le fjord de Segelsällskapet s’étend devant nous, un bras du réseau du fjord King Oscar, dans l’est du Groenland, entouré d’un paysage qui s’élève, abrupt et impitoyable, hors de l’eau. Ici, les montagnes ne sont pas simplement une toile de fond. Elles ressemblent aux pages ouvertes d’un livre ancestral. Le fjord fait partie du parc national du nord-est du Groenland.
Notre destination est Skipperdal. Dès la veille au soir, l’équipe d’expédition parle de cet endroit avec une chaleur particulière. Tout le monde, vraiment tout le monde, est encouragé à débarquer. Ce doit être l’un des moments forts de ce voyage. Et à peine les zodiacs ont-ils accosté sur la plage que nous comprenons pourquoi.
Devant nous s’étendent des formations rocheuses qu’il est impossible de décrire sans chercher immédiatement des comparaisons. Des bandes plissées, des lignes ultra-fines, du rouge, de l’ocre, du gris, du blanc, du marron. Les couches sont parfois presque verticales, certaines arêtes sont tranchantes comme du papier. Magnifique, mais impressionnant. Un faux pas ici ne se solderait pas simplement par un bleu.
D’un point de vue géologique, Skipperdal est un petit musée en plein air. Dans la région du fjord de Segelsällskapet, on peut observer des couches alternées de calcaire et de dolomite. Ces sédiments datent d’environ 600 à 542 millions d’années. Ce sont précisément ces lignes et ces motifs qui nous laissent entrevoir à quel point l’histoire sur laquelle nous nous tenons aujourd’hui remonte loin dans le temps.
Nous avons le temps, le temps de nous émerveiller, de prendre des photos, d’observer de près. Nous rejoignons le groupe de randonneurs qui avance tranquillement. Et comme souvent dans l’Arctique, on constate que la lenteur n’est pas un inconvénient. Elle est parfois la clé.
Entre les pierres, les mousses et les minuscules fleurs, la nature nous raconte son propre rythme. Ici, tout est question de persévérance. Chaque plante semble savoir exactement ce dont elle peut se passer. Les fleurs coussinées portent leurs fleurs d’un seul côté de leur coussin de mousse. Dans cette région, elles s’orientent vers le nord, là où elles reçoivent le plus de lumière. Les botanistes appellent ces plantes des « fleurs boussoles ». Un terme presque tendre pour désigner une stratégie de survie.
Aujourd’hui, nous tenons à féliciter tout particulièrement notre chef d’expédition, Chloé. C’était son souhait le plus cher de permettre à tout le monde de profiter de cette sortie à terre. Et cela nous touche de voir avec quelle attention et quel naturel elle reste aux côtés des passagers à mobilité réduite sur la plage. Elle les aide à descendre du bateau, leur trouve des places assises, oriente leur regard vers le paysage et prend des photos, offrant ainsi aux passagers une expérience inoubliable.
Le groupe de randonneurs, qui avance tranquillement, aperçoit soudain un lièvre des neiges parmi les formations rocheuses colorées. Nous nous arrêtons, bougeons sans faire de bruit, parlons à peine. Pas à pas, nous nous approchons, avec suffisamment de précaution pour qu’il reste sur place. Nous parvenons même à prendre une photo correcte avec un téléphone portable.
Le lièvre des neiges est parfaitement adapté à cet environnement. Il vit au Groenland, dans la toundra arctique, sur des plateaux rocheux et le long de côtes dépourvues d’arbres. Ici, son pelage ne change pas de couleur, car le Haut-Arctique est souvent recouvert de neige toute l’année. Chez nous, il n’y a actuellement pas de neige et le lièvre est « heureusement » très bien visible pour nous.
L'après-midi, nous mettons le cap sur le cap Petersen. Le site se trouve à l'entrée du fjord du Segelsällskapet. Pour l'équipage, c'est une terre inconnue et, soudain, nous ne sommes plus seulement des passagères d'un voyage d'expédition, mais devenons nous-mêmes un peu des exploratrices et des explorateurs.
Dès le débarcadère, on remarque les énormes blocs erratiques. Ils gisent là, comme si un glacier les avait déposés il y a bien longtemps, puis les avait oubliés. De nombreuses pierres sont recouvertes d’une couche sombre, presque noire. Des lichens les recouvrent telle une fine patine vivante. Dans le Haut-Arctique, ces lichens qui poussent sur la roche comptent parmi les plus étonnants maîtres de la survie.
Alors que nous marchons à travers le paysage, les guides communiquent en permanence par radio. C’est alors qu’arrive la nouvelle : un groupe a aperçu un petit troupeau de bœufs musqués près du refuge. Nous sommes encore loin, mais on nous laisse le choix : ceux qui le souhaitent peuvent continuer.
Le chemin semble interminable. À peine avons-nous atteint la crête que les bœufs musqués se mettent en mouvement. Ils courent vers le haut de la montagne. Heureusement, ils ne s’éloignent pas au point que nous les perdions de vue.
Il y a six animaux, deux mâles et quatre femelles. Les bœufs musqués comptent parmi les animaux terrestres les plus impressionnants du Groenland. Bien que leur nom laisse supposer le contraire, ils sont plus proches des moutons et des chèvres que des bovins. Leur nom groenlandais « Umimmak » signifie « celui à la longue barbe », ce qui correspond bien à leur pelage épais et hirsute.
Nous les observons à une distance respectueuse. Les deux mâles, en particulier, attirent tous les regards. Pendant un instant, ils se font face, comme s’ils menaient une discussion ancestrale. Qui appartient à quel territoire, qui donne le ton, qui a le droit de rester près du groupe ? Le plus âgé a délimité son territoire. Le plus jeune trottine un peu à l’écart, ni chassé, ni tout à fait intégré. Ce sont des scènes que l’on n’oublie pas.
Notre soif de découverte nous mène finalement jusqu’au refuge du cap Petersens. Construit en 1930, il a été restauré par Nanok en 1998. Dans cette région isolée, ces refuges sont bien plus que de simples vestiges romantiques. Ils ont servi et servent encore d’abri, de point de repère et de refuge simple dans un paysage où les conditions météorologiques et les distances peuvent rapidement devenir un véritable défi.
Le chemin du retour s'éternise, les jambes s'alourdissent, le point de débarquement semble ne jamais vouloir se rapprocher. Mais l'Arctique est généreux envers ceux qui, même à la fin, continuent à observer attentivement. Une fois de plus, nous apercevons une famille de lagopèdes des neiges. Encore une fois presque invisibles, encore une fois un petit miracle parmi les rochers.
Le soir, lors du débriefing, on nous dévoile le programme de demain et on se réjouit de ne pas savoir ce qui nous attend.
Un ours polaire plutôt qu'une sortie à terre, des bœufs musqués plutôt que la précipitation
Après une nuit calme, nous arrivons dans la région d’Antarctic Haven. Ce nom évoque le pôle Sud, mais nous nous trouvons en pleine nature sauvage arctique de l’est du Groenland. Antarctic Haven est une baie isolée située sur la côte accidentée et montagneuse, qui accueillait autrefois des chasseurs et des hivernants norvégiens. Dehors, l’Arctique se montre sous son jour le plus doux. La mer est presque lisse devant nous, le soleil et les nuages se succèdent et, avec environ 14 degrés, la matinée semble presque douce. Une journée idéale pour un débarquement. Nous enfilons nos vestes, mettons nos gilets de sauvetage et observons depuis le bateau comment l’équipe d’expédition prépare tout à terre. Avec expérience, concentration, et un regard vigilant dans toutes les directions.
Au lieu de continuer à installer le matériel, l'équipe le remballe. Que se passe-t-il ? Depuis le bateau, la plage semble paisible et déserte, rien ne laisse présager d'agitation. Mais Gabi, de l'équipe d'expédition, a contourné la pointe en Zodiac et a vu ce que nous ne pouvons pas encore apercevoir. Notre ours polaire numéro 5 se promène sur la plage, à environ deux kilomètres de là. Deux kilomètres. Dans notre quotidien, cela semble être une grande distance. Dans l’Arctique, c’est un clin d’œil. Chloé interrompt immédiatement le débarquement, informe le capitaine, et des décisions sont prises sans hésitation. Pour nous, cela signifie ramener les gilets de sauvetage dans nos cabines et nous diriger vers tribord. On sort les jumelles, on prépare les appareils photo, on attend avec impatience. Mais entre-temps, l’ours est entré dans l’eau. Seuls quelques-uns parviennent encore à l’apercevoir à travers leurs jumelles.
Il y a bien sûr un peu de déception dans l’air. Mais celle-ci fait rapidement place au respect. Devant cet animal, devant ce paysage et devant une équipe d’expédition qui agit plus vite qu’on ne peut le penser.
Tout à coup, nous n’avons plus à choisir quelle randonnée nous aimerions faire le lendemain matin. L’Arctique a décidé pour nous. À la place, nous avons le plaisir d’assister à une conférence passionnante, intéressante et pleine de surprises donnée par Koen sur les ours polaires. Beaucoup d’entre nous ignoraient que les ours polaires faisaient partie des mammifères marins. Leur vie est étroitement liée à la mer et à la glace. Et quand nous apprenons qu’ils peuvent courir plus vite qu’Usain Bolt, nous comprenons enfin pourquoi deux kilomètres ne constituent pas ici une distance rassurante.
Dans l'après-midi, nous atteignons le fjord Fleming. C'est ici que le Groenland se révèle dans toute sa splendeur. Brun, rouge, ocre, gris. Des couleurs qui, sous la lumière arctique, prennent soudain une teinte chaleureuse.
Nous sommes ravis de pouvoir finalement débarquer par ce temps fantastique. Depuis le bateau déjà, nous avons repéré deux bœufs musqués à l’aide de nos jumelles. Nous espérons maintenant pouvoir les observer de plus près, à une distance sûre et respectueuse.
Comme toujours, le groupe se divise. Un groupe de randonneurs longe la plage, lentement, tranquillement, presque au ralenti. On nous demande d’être aussi silencieux que possible et de nous déplacer avec précaution. Les conversations s’éteignent. Nous regardons de plus près. Dans le sable, nous découvrons de nombreuses traces. Ce sont surtout des oies qui ont laissé leurs empreintes ici. Elles sont étonnamment bien visibles, car le poids des oiseaux les enfonce suffisamment profondément dans le sol. Nous ne nous contentons pas de suivre un chemin. Nous lisons un paysage.
Mètre après mètre, nous nous approchons des deux bœufs musqués. Ni trop vite, ni trop directement, en veillant toujours à laisser toutes les possibilités ouvertes aux animaux. Ce sont deux mâles, facilement reconnaissables à leurs larges plaques cornées soudées sur le front. Les animaux sont couchés là, lourds et primitifs, comme s’ils étaient des vestiges d’une autre époque. De temps à autre, ils lèvent la tête, nous observent, se lèvent, font quelques pas, puis se recouchent. Un après-midi de farniente dans l’Arctique.
Et c’est exactement comme ça que ça doit être. Nous sommes des invités. Si les animaux ne sont pas stressés, c’est que nous avons tout fait comme il faut. Quelqu’un demande ce que mangent les bœufs musqués en hiver, quand tout est recouvert de neige. La réponse nous ramène à cette incroyable capacité d’adaptation de la nature. Les bœufs musqués recherchent souvent les hauteurs et les crêtes exposées au vent, où la neige tient moins bien ou est balayée par le vent. Là, ils grattent le sol avec leurs sabots et leurs cornes à la recherche de ce que la toundra leur offre même en hiver : herbes, carex, lichens, arbustes nains. Pas grand-chose. Mais suffisamment pour des animaux qui ont appris à gérer ce peu avec parcimonie.
Plus tard, nous commençons à monter. Notre objectif : admirer la vallée fluviale. Ici aussi, le lit de la rivière est en grande partie à sec, presque comme en Suisse pendant cet été caniculaire. À la différence près que le décor est tout autre : plus vaste, plus calme, plus sauvage. En chemin, nous passons devant d’anciens lieux de repos des bœufs musqués. Des restes de laine jonchent le sol, fines traces de leur présence. Le qiviut, la douce sous-laine des bœufs musqués, compte parmi les fibres naturelles les plus rares et les plus précieuses au monde.
Mais notre regard ne s'attarde pas uniquement sur le panorama. Nous nous penchons sans cesse vers la végétation. Entre les pierres et la mousse, nous découvrons de petites campanules bleues. Comme nous ne connaissons pas leur nom exact, nous les baptisons sans plus attendre « campanule bleue arctique commune » et en rions. Ce sont aussi ces petits moments qui rendent notre voyage en groupe si particulier. Pas seulement les grandes rencontres avec les animaux, pas seulement les paysages spectaculaires, mais aussi l’humour partagé et l’émerveillement devant une fleur qui a trouvé sa place dans cet univers hostile.
L’été indien a déjà fait son apparition ici. De nombreuses plantes tapissantes brillent de rouge sous le soleil de l’après-midi. Ce n’est encore que le début, mais nous pouvons déjà imaginer à quoi ressemblera ce paysage lorsque l’automne s’installera pour de bon. Une explosion de couleurs sur le sol arctique.
Le soir, nous nous retrouvons autour d’un dîner servi à table. Les conversations tournent autour de l’ours polaire, que tout le monde n’a pas vu, des bœufs musqués, qui ne se sont pas laissés déconcerter par notre présence, des traces dans le sable et des couleurs de la toundra. Dehors, le soleil descend lentement sur le paysage. C’est ainsi que s’achève une journée qui a commencé autrement que prévu. Pas de descente à terre ce matin-là, mais une leçon d’humilité arctique.
Entre le bleu glacier et l'éclipse solaire
Le compte à rebours a commencé. Nous faisons route vers le détroit de Scoresby, où nous rejoindrons demain notre poste d’observation pour l’éclipse totale. Pour l’instant, l’Arctique s’étend encore devant nous, lumineux et dégagé. Le soleil nous accompagne avec un naturel évident, comme s’il voulait se montrer sous son plus beau jour avant sa grande entrée en scène.
Dès le petit-déjeuner, nous plongeons dans un univers plein de mouvement, de stratégie et d’une capacité d’adaptation étonnante : l’avifaune de l’Arctique. Elle est plus diversifiée que beaucoup d’entre nous ne l’auraient imaginé. Il y a la sterne arctique, petite et légère, à peine plus grande qu’une banane, et pourtant c’est elle qui parcourt la plus longue distance de tous les oiseaux migrateurs. Elle parcourt environ 70 000 kilomètres par an entre l’Arctique et l’Antarctique. Une vie entre les deux extrémités du monde. Les eiders nous surprennent eux aussi. Ils plongent jusqu’au fond de la mer, ramassent des coquillages, puis remontent à la surface presque comme de petites fusées. Ce faisant, ils laissent derrière eux une traînée de bulles d’air. L’air qu’ils retiennent sous leur plumage agit comme une portance invisible lorsqu’ils refont surface. Nous apprenons que les oies nichent tout en haut des falaises. Pour les oisons, il n’y a qu’un seul moyen de quitter le nid : sauter dans le vide. Ils sont si légers qu’ils atterrissent généralement indemnes en bas et sont conduits par leurs parents vers des eaux sûres. Pour le renard polaire, en revanche, chaque « atterrissage raté » est une opportunité. L’Arctique est magnifique, mais parfois aussi impitoyable.
Vient ensuite le briefing obligatoire sur l'éclipse solaire. Eduardo nous explique avec insistance à quel point les lunettes de protection sont importantes. Quiconque regarde le soleil sans protection risque des lésions oculaires irréversibles. L'ambiance dans la salle est à la concentration. Demain ne sera pas une journée de voyage comme les autres. Demain, nous nous trouverons dans un lieu où la nature va se transformer pendant quelques minutes. La lumière, les couleurs, la température, le comportement des animaux, peut-être même les sons. Nous ne savons pas encore exactement ce qui nous attend. Mais nous sentons tous que cela pourrait être un moment que nous n’oublierons jamais.
L'après-midi, le prochain temps fort de ce voyage nous attend déjà. Nous arrivons aux Bjørne Øer, les îles aux Ours. Ce petit archipel est situé dans le Scoresby Sund et ne doit pas son nom au hasard. Lors d'une expédition à la fin du XIXe siècle, un ours polaire y a été aperçu et abattu. Aujourd'hui, ces îles offrent avant tout un paysage composé de rochers, d'eau et de glace.
Nous montons à bord des zodiacs et partons à la rencontre des géants de glace flottants. Au bout de quelques minutes seulement, il apparaît clairement que les conditions ne pourraient guère être meilleures. La mer est calme, aucun vent ne vient rider la surface, le soleil perce à travers de fins voiles de nuages. Autour de nous dérivent des icebergs aux formes que l’on pourrait à peine imaginer. Certains ressemblent à des cathédrales, d’autres à des forteresses, à des tours, voire à la mâchoire ouverte d’un crocodile. Leur silhouette change selon l’angle de vue. Ce qui ressemblait encore à un mur de glace s’ouvre soudain en une arche. On nous explique pourquoi la surface de certains icebergs ressemble à de la peau d’orange. Cette partie se trouvait autrefois sous l’eau et a été façonnée par le mouvement des vagues. De fines lignes horizontales témoignent de la présence de canaux dans la glace, par lesquels l’air remontait autrefois vers la surface. Là où la glace est transparente, il n’y a plus d’inclusions d’air. Seule cette glace transparente peut refléter la lumière bleue. C’est pourquoi un iceberg brille parfois à la fois de blanc et de bleu, doux et froid, familier et étranger.
Pendant le trajet, nous parlons également de la recherche au Groenland. On effectue des forages dans les glaciers. Les bulles d’air emprisonnées permettent de déterminer quel était le climat à l’époque où cet air a été piégé dans la glace. Plus la glace est profonde, plus elle est ancienne. Soudain, les icebergs qui nous entourent ne nous apparaissent plus seulement comme de magnifiques formations, mais comme de véritables archives flottantes. Chaque couche, chaque ligne, chaque nuance de couleur raconte le passé. Aussi fascinante que soit la proximité de ces géants de glace, le respect reste primordial. Les guides sont invités à garder une distance suffisante. Les icebergs dotés de tours, de portiques ou de formes en surplomb, en particulier, peuvent se briser ou s’effondrer sans avertissement. Cela provoque des vagues qui peuvent devenir dangereuses pour les zodiacs. L’Arctique nous offre aujourd’hui des images grandioses, mais il exige de l’attention. Pendant trois heures, nous n’en finissons pas de nous émerveiller. Les appareils photo cliquent et, à un moment donné, nous réalisons qu’aucune photo ne pourra rendre pleinement justice à cet après-midi. Nous avons l’impression d’être au « pays de cocagne des icebergs ». Nous tenons également à remercier ici le capitaine et son équipe, qui, depuis les premières heures de la matinée, nous manœuvrent en toute sécurité à travers ce parcours d’obstacles.
De retour à bord, nous ressentons ce bonheur particulier propre au voyage, celui qui naît lorsqu’une journée nous offre plus que ce à quoi nous nous attendions. Lors du récapitulatif, on nous dévoile le programme de demain. Chloé le sort de son chapeau avec une joie évidente. L’éclipse totale de soleil est prévue à 17 h 38. Une heure plus tard, nous trinquerons, espérons-le, à un événement qui restera longtemps gravé dans nos mémoires.
Beaucoup d’entre nous ont repoussé la préparation des valises jusqu’à la dernière minute, comme si cela pouvait nous permettre de suspendre un peu le temps. Peut-être – qui sait – existe-t-il tout de même un moyen de rester encore un peu plus longtemps dans ce monde magique de l’Arctique ?
Avant même le petit-déjeuner, nous déposons nos bagages devant nos cabines. Plus tard, nous les retrouvons soigneusement alignés devant le bateau – un témoignage silencieux des nombreuses mains bienveillantes qui, en coulisses, veillent inlassablement à notre bien-être.
Peu avant 9 heures, le moment est enfin venu : nous quittons le Hondius une dernière fois. C’est le cœur réchauffé, mais empreint de nostalgie, que nous faisons nos adieux à l’équipage et à l’équipe d’expédition – des personnes qui non seulement nous ont guidés en toute sécurité à travers la banquise, mais qui nous ont aussi profondément touchés par leur passion et leur savoir. Elles ne se sont pas contentées de nous montrer l’Arctique, elles nous l’ont fait ressentir.
Avant le départ, il nous reste encore le temps de visiter le musée du Svalbard, au cœur de Longyearbyen. Une dernière fois, nous nous retrouvons face aux majestueux animaux de l’Arctique – cette fois-ci non pas dans la nature, mais sous la forme d’impressionnantes pièces d’exposition. La petite boutique du musée devient le dernier point de ralliement de notre voyage : on y fouine, on y rit, on y achète. Des souvenirs pour la maison, pour le cœur.
Après un court trajet en bus, nous arrivons à l’aéroport. L’enregistrement se déroule sans encombre et, peu avant midi, nous décollons à bord de l’Airbus A320 d’Edelweiss – direction la Suisse. Malgré les orages qui sévissent autour de Zurich, notre pilote pose l’appareil en douceur et à l’heure prévue sur la piste 14. Une conclusion digne d’un voyage qui nous a tous transformés.
Nous clôturons le chapitre « Svalbard » – pour l’instant. Car qui sait qui a été contaminé par le virus de l’Arctique ? Peut-être que l’un ou l’autre sera bientôt à nouveau attiré par le Grand Nord, là où le silence parle fort et où la glace raconte des histoires.
Un grand merci à tous nos merveilleux voyageurs qui nous ont accompagnés lors de ce voyage Kontiki. Ce fut pour nous un honneur et un plaisir de vous accompagner dans cette aventure unique.
Et merci également à tous ceux qui nous ont suivis depuis chez eux – nous sommes ravis que vous ayez été des nôtres.
Ha det bra – à la prochaine fois au pays de la lumière, de la glace et de l’émerveillement.
Entre le « Polar Plunge » et l'ombre de la Lune
Depuis des semaines, voire des mois, le guide Eduardo, Félix et de nombreux visiteurs attendent cette date avec impatience. Aujourd’hui, l’éclipse totale de soleil est imminente et le ciel devrait s’assombrir au-dessus de l’est du Groenland. Mais avant le grand moment, l’Arctique nous offre une nouvelle journée magnifique.
Le matin, nous mettons le cap sur Sorte Ø, « l’île noire ». Ce nom convient parfaitement à ce paysage où se côtoient rochers sombres, toundra verte et bleu clair des icebergs.
Depuis la veille au soir, nous savons que le «Polar Plunge» est également au programme aujourd’hui. Un plongeon dans la mer Arctique ? En théorie, cela ressemble à une aventure ; en pratique, la vue depuis le hublot suscite de légers doutes. Quelle doit bien être la température de l’eau quand, tout autour du bateau, dérivent des icebergs de la taille de maisons individuelles ? Les conditions ne pourraient guère être meilleures. Près de 10 degrés de température de l’air, une mer calme, pas de vent. Malgré tout, c’est avec une certaine hésitation que beaucoup rangent leur maillot de bain dans leur sac à dos.
Une fois à terre, nous entamons notre randonnée dans la toundra et sommes émerveillés par la densité et la hauteur de la végétation qui pousse ici. Ceux qui associent le Groenland uniquement à la glace, aux rochers et au froid seront détrompés sur l’île de Sorte Ø. Parmi les mousses, les herbes et les arbustes nains, nous découvrons des myrtilles, et même des champignons ici et là. On a presque l’impression de se promener dans une forêt arctique miniature.
Michelle, notre guide, nous explique que ce type de paysage était également courant en Antarctique il y a plusieurs millions d’années. Ce n’est qu’avec la séparation progressive de l’Amérique du Sud et de l’Antarctique, et les courants marins qui en ont résulté, que le continent s’est fortement refroidi. La végétation a disparu, laissant la place à la glace.
Lors du premier arrêt photo, la vue s'ouvre sur le Rødefjord. Sur le plan géologique, celui-ci se caractérise par la présence de gneiss et de granit très anciens. Ces roches dures se sont formées au fil de périodes extrêmement longues sous l'effet de la pression, de la chaleur et du mouvement tectonique, et confèrent aux parois rocheuses leur aspect sombre, par endroits teinté de rouge. Félix complète cette description en y apportant un point de vue suisse. On trouve également des roches et des sédiments similaires dans la région du Napf, où ils sont en outre associés à de petits gisements d’or. Un simple arrêt photo se transforme soudain en une discussion sur les ressources minières, l’histoire du paysage et la responsabilité. Michelle, notre guide, évoque les débats autour des matières premières au Groenland. L’indignation au sein du groupe est palpable. Dans un paysage qui semble si préservé, le thème de l’exploitation des ressources prend immédiatement une autre dimension.
Peu après, nous nous trouvons à un point de vue et contemplons le fjord. Devant nous dérivent des icebergs, chacun d’entre eux formant une montagne à part entière qui se déplace lentement. Soudain, un morceau de glace se détache et plonge dans l’eau. Des vagues déferlent à la surface. Un autre iceberg bascule, pivote lourdement, cherche à retrouver son équilibre. Nous entendons sans cesse un grondement sourd. Ce n’est pas un orage, même si cela y ressemble. Des fissures, des tensions, des mouvements dans les blocs de glace, comme si l’Arctique s’exprimait par des sons graves.
Sur le chemin du retour, la question se pose inévitablement : sauter ou ne pas sauter ? Le « Polar Plunge » approche à grands pas. Certains se laissent gagner par l’esprit de groupe, d’autres par l’idée qu’on n’aura sans doute pas deux fois dans sa vie l’occasion de se baigner dans la mer Arctique le jour d’une éclipse solaire. Et c’est ainsi que, finalement, les courageux sont plus nombreux qu’on ne l’aurait imaginé ce matin. Le premier contact avec l’eau coupe brièvement le souffle, mais les rires et les acclamations ne tardent pas à fuser. De retour à bord, tout le monde est un peu fier d’avoir osé s’aventurer dans la mer Arctique.
L’après-midi, le regard change de perspective. De la glace vers le ciel. De la Terre vers l’espace. Eduardo, notre guide, nous emmène suivre le parcours de Voyager 2. Lancée le 20 août 1977, cette sonde spatiale devait à l’origine explorer principalement Jupiter et Saturne. Plus tard, cette mission est devenue l’une des grandes réussites scientifiques de l’astronautique. Pour Eduardo, Voyager 2 n’est pas seulement un objet scientifique. Il est né le jour de son lancement et ce lien fortuit est devenu pour lui une sorte de boussole intérieure. Plus tard, il a retrouvé la personne qui avait été la dernière à toucher la sonde avant son lancement et a pris contact avec elle. L’échange de lettres qui en a résulté l’a conforté dans son choix d’étudier l’astronomie.
Peu avant les heures décisives, nous retrouvons Félix pour une dernière présentation sur l’éclipse solaire. Il nous explique ce qui va se passer, distribue des lunettes de protection et nous rappelle à quel point il est rare d’assister à une éclipse totale dans un endroit comme celui-ci. Dehors, l’est du Groenland baigne dans la lumière éclatante du soleil. Les icebergs dérivent dans le fjord, comme s’ils ignoraient tout du spectacle qui se prépare au-dessus d’eux.
Nous montons sur le pont. Vu à travers les lunettes de protection, le soleil n’est soudain plus une source de lumière familière, mais une sphère orange dans un ciel noir. Tout le monde attend le moment où la Lune l’effleurera pour la première fois. Puis le moment est venu et la Lune se glisse lentement devant le soleil. Mais l’Arctique ne serait pas l’Arctique s’il n’avait pas, même à cet instant, ses propres règles. Des nuages s’amoncellent ! L’espace d’un instant, ce n’est pas la Lune, mais la couverture nuageuse qui assure une partie de l’occultation. Juste à temps pour la totalité, la couverture nuageuse s’amincit. Pendant un peu plus de deux minutes, nous pouvons observer la couronne solaire. Sans lunettes de protection, elle apparaît comme une fine couronne argentée autour du Soleil masqué. La lumière change. Il ne fait pas simplement sombre, mais la lumière devient étrange. Les couleurs perdent leur chaleur. La température baisse sensiblement. Et puis ce silence, comme une pause collective. Comme si le bateau, les gens, les icebergs et le fjord respiraient un instant au même rythme.
Puis apparaît la bague en diamant. Le premier rayon de soleil perce derrière la lune. Un simple point lumineux, si intense qu’il déchire l’obscurité. On a l’impression que quelqu’un a rallumé l’interrupteur du monde. En quelques instants, les couleurs, les contours et les voix reviennent.
Plus tard, nous nous réunissons dans le salon. Des petits amuse-bouches sont servis, les verres sont levés. Nous trinquons à la magie du ciel, au bonheur d’avoir su saisir le bon moment et à un groupe de voyageurs qui a eu la chance de partager cette expérience ensemble.
Lors du premier arrêt photo, la vue s'ouvre sur le Rødefjord. Sur le plan géologique, celui-ci se caractérise par la présence de gneiss et de granit très anciens. Ces roches dures se sont formées au fil de périodes extrêmement longues sous l'effet de la pression, de la chaleur et du mouvement tectonique, et confèrent aux parois rocheuses leur aspect sombre, par endroits teinté de rouge. Félix complète cette description en y apportant un point de vue suisse. On trouve également des roches et des sédiments similaires dans la région du Napf, où ils sont en outre associés à de petits gisements d’or. Un simple arrêt photo se transforme soudain en une discussion sur les ressources minières, l’histoire du paysage et la responsabilité. Michelle, la guide, évoque les débats autour des matières premières au Groenland. L’indignation au sein du groupe est palpable. Dans un paysage qui semble si préservé, le thème de l’exploitation des ressources prend immédiatement une autre dimension.
Peu après, nous nous trouvons à un point de vue et contemplons le fjord. Devant nous dérivent des icebergs, chacun d’entre eux formant une montagne à part entière qui se déplace lentement. Soudain, un morceau de glace se détache et plonge dans l’eau. Des vagues déferlent à la surface. Un autre iceberg bascule, pivote lourdement, cherche à retrouver son équilibre. Nous entendons sans cesse un grondement sourd. Ce n’est pas un orage, même si cela y ressemble. Des fissures, des tensions, des mouvements dans les blocs de glace, comme si l’Arctique s’exprimait par des sons graves.
Sur le chemin du retour, la question se pose inévitablement : sauter ou ne pas sauter ? Le « Polar Plunge » approche. Certains se laissent gagner par l’esprit de groupe, d’autres par l’idée qu’on n’aura sans doute pas deux fois dans sa vie l’occasion de se baigner dans la mer Arctique le jour d’une éclipse solaire. Et c’est ainsi que, finalement, les courageux sont plus nombreux qu’on ne l’aurait imaginé ce matin. Le premier contact avec l’eau coupe brièvement le souffle, mais les rires et les acclamations ne tardent pas à fuser. De retour à bord, tout le monde est un peu fier d’avoir osé s’aventurer dans la mer Arctique.
L’après-midi, le regard change de perspective. De la glace vers le ciel. De la Terre vers l’espace. Eduardo, notre guide, nous emmène suivre le parcours de Voyager 2. Lancée le 20 août 1977, cette sonde spatiale devait à l’origine explorer principalement Jupiter et Saturne. Plus tard, cette mission est devenue l’une des grandes réussites scientifiques de l’astronautique. Pour Eduardo, Voyager 2 n’est pas seulement un objet scientifique. Il est né le jour de son lancement et ce lien fortuit est devenu pour lui une sorte de boussole intérieure. Plus tard, il a retrouvé la personne qui avait été la dernière à toucher la sonde avant son lancement et a pris contact avec elle. La correspondance qui en a résulté l’a conforté dans son choix d’étudier l’astronomie.
Là où les icebergs se taisent et où l'Arctique danse
Lorsque nous nous réveillons ce matin-là, la journée d’hier résonne encore en nous. Ce que nous avons vécu était trop impressionnant, trop irréel pour que nous puissions immédiatement le mettre en perspective.
Pour la première fois depuis plusieurs jours, la vue depuis la fenêtre semble moins prometteuse. Des nuages sombres planent bas au-dessus du paysage, la lumière est terne, la mer semble retenir ses couleurs. Mais l’Arctique nous a depuis longtemps appris qu’un matin sans éclat ne présage en rien de la journée à venir. Et l’optimisme de l’équipage est contagieux. Nous enfilons donc nos vêtements chauds, chaussons nos bottes en caoutchouc et nous réjouissons à l’idée de débarquer à Immikkeertigajik. Entre-temps, un petit groupe de randonneurs d’un jour a déjà débarqué à Sydkap.
Immikkeertigajik est une petite île du Groenland. En débarquant ici, on ne pénètre pas dans un lieu mis en scène, ni dans un musée en plein air. Ici, les traces d’une vie passée sont visiblement présentes dans le paysage. Calme, sans spectaculaire, et c’est justement ce qui le rend si émouvant. Michelle, notre guide, nous initie en douceur à l’histoire de l’île. Les vestiges des Inuits de Thulé témoignent de la présence d’un peuple qui vivait ici autrefois, chassait, constituait des réserves et adaptait le rythme de sa vie quotidienne à la mer, à la glace, au temps et aux saisons. Les premiers Inuits, souvent désignés sous le nom de culture de Thulé, sont arrivés au Groenland vers l’an 1200 après J.-C. et sont considérés comme les ancêtres directs des Inuits d’aujourd’hui. Leur mode de vie se caractérisait par une grande capacité d’adaptation, une connaissance précise de la nature et un lien étroit avec les animaux dont dépendait leur survie.
Les toits des habitations d’hiver étaient autrefois soutenus par des os de béluga, recouverts de peaux, de pierres et de terre. Ce qui ressemble aujourd’hui à un creux dans le sol était autrefois un abri et un foyer. Au loin, nous apercevons sur la plage un village d’été. Des cercles de pierres marquent les emplacements où se dressaient autrefois des tentes. Peut-être ces traces remontent-elles à une époque bien différente de celle des habitations d’hiver. L’île est une mémoire faite de pierre, d’os et de terre. En été, les gens se déplaçaient comme des nomades. Ils suivaient les possibilités que leur offrait la nature.
Comme toujours lorsque nous sommes en route avec Michelle, nous ne regardons pas seulement au loin, mais aussi à nos pieds. Des baies de corbeau noires pointent le bout de leur nez entre les plantes basses. Elles ressemblent presque à de petites perles brillantes dans la toundra. Crues, elles ont un goût âpre, voire amer. Ce n’est qu’après le gel qu’elles deviennent plus agréables, car le froid modifie leur structure cellulaire et leur donne un goût plus doux, souvent légèrement sucré. C’est peut-être aussi la raison pour laquelle elles restent plus longtemps sur les plantes que les autres baies. Les animaux semblent d’abord se contenter des fruits les plus appétissants.
En chemin, Marc, notre guide, trouve un morceau de coquille d’œuf. Il le ramasse, l’observe, le casse délicatement et nous explique que la façon dont la coquille s’est brisée permet de savoir si l’œuf a été couvé ou s’il a été la proie d’un prédateur. Dans ce cas précis, la coquille provient d’un oisillon qui a éclos. Encore un de ces petits moments où l’Arctique dévoile soudain un détail que l’on aurait manqué sans un œil averti. Marc poursuit en expliquant que de nombreux oiseaux retirent rapidement les coquilles d’œufs du nid après l’éclosion. Ils évitent ainsi que l’odeur ou les restes de coquille clairs n’attirent des prédateurs. On trouve particulièrement souvent des œufs blancs chez les espèces dont les œufs ne restent pratiquement jamais sans surveillance ou qui nichent dans des endroits où le camouflage est moins crucial. La couleur et les motifs des œufs sont dus à des pigments. Leur production demande de l’énergie. Lorsque le camouflage n’est pas nécessaire, la nature peut se montrer étonnamment pragmatique.
Sur la rive opposée, nous apercevons quelques cabanes de chasseurs. Michelle nous parle de la vie actuelle des Inuits sur la côte est du Groenland. Le quotidien de nombreuses familles reste étroitement lié à la chasse. La répartition des rôles est encore traditionnelle dans de nombreux endroits : les hommes partent chasser, tandis que les femmes et les enfants restent au village, où se trouve généralement une école. Mais ici aussi, le monde change. Sur la côte ouest, on trouve des agglomérations plus importantes, Internet, d’autres perspectives. Beaucoup de jeunes aspirent à une vie au-delà des anciennes traditions. Tous ne veulent pas devenir chasseurs. Michelle évoque un capitaine allemand qui s’est porté volontaire pour participer à la chasse. Au sein des familles, il se charge des tâches que les jeunes hommes effectueraient normalement, souvent les plus pénibles. Selon les familles, il découvre d’autres aspects de la vie quotidienne. L’année dernière, il a appris à fabriquer des bijoux à partir de matériaux très simples. Cette année, la famille était plus conservatrice. Il n’a pas eu accès aux tâches réservées aux femmes. De telles histoires ouvrent une fenêtre sur un monde qui nous est étranger et qui, pourtant, nous semble soudain tout proche.
Sur le chemin du retour, Marc nous montre encore une petite astuce. Quand on a des jumelles, c’est en fait comme si on avait une loupe sur soi. Il suffit de les retourner et de s’approcher tout près de l’objet. Soudain, les lichens noirs se transforment en petits paysages. Ce qui ressemblait encore tout à l’heure à une tache sombre sur une pierre révèle des structures, des lignes, des formes. L’Arctique n’est pas seulement vaste. Il est aussi saisissant dans les moindres détails.
Au moment du déjeuner, nous apprenons que le programme de l’après-midi est modifié. Pour diverses raisons, Chloé nous propose une nouvelle excursion en Zodiac parmi les icebergs. À peine l’annonce est-elle faite qu’un cri de joie palpable parcourt la salle. Ce n’est pas que nous n’aimerions pas faire de randonnée. Mais après des journées riches en impressions et de longues sorties à terre, l’idée de glisser tout simplement à travers ce monde de glace silencieux nous semble presque être un cadeau. Le soleil se fraye visiblement un chemin à travers les nuages alors que nous montons dans les Zodiacs. Dans le ciel, on distingue la frontière entre le front froid et le front chaud. Devant nous, les icebergs sont très proches les uns des autres, comme si la mer les avait rassemblés ici. Beaucoup sont échoués, retenus par les eaux peu profondes de la baie. L’équipe d’expédition parle ici d’un « cimetière d’icebergs ». Cela semble plus sinistre que ça ne l’est en réalité. Les icebergs ne dérivent plus librement, mais ils sont toujours là, majestueux, creusés de crevasses, d’un bleu éclatant, tantôt lisses comme du marbre, tantôt rugueux comme du verre brisé.
Nous naviguons lentement entre eux. Et soudain, nous ressentons quelque chose que nous avions jusqu’alors réussi à refouler : la mélancolie. Ces icebergs font encore partie de notre paysage. Ils nous ont accompagnés, chaque jour devant la fenêtre, à côté du bateau, mais bientôt, ils nous manqueront. En fin de journée, nous allons chercher nos randonneurs à terre et nous nous émerveillons devant les photos d’animaux qu’ils ont rapportées.
Une nouvelle surprise nous attend le soir : un « Arctic Dinner ». Beaucoup ont du mal à s’imaginer de quoi il s’agit. Surtout quand il faut s’habiller chaudement tout en préparant ses chaussures de danse. Mais l’équipe de l’hôtel a une fois de plus prouvé qu’elle savait, même au cœur de l’Arctique, sortir de son chapeau des idées auxquelles personne ne s’attendait. Un barbecue en plein air est installé à la poupe du bateau. Le soleil couchant baigne le pont d’une lumière dorée, d’énormes icebergs dérivent tout autour de nous, et soudain, nous nous retrouvons, assiettes à la main, au cœur d’un décor presque irréel. L’odeur des grillades se mêle à l’air froid de l’Arctique et l’ambiance est détendue.
À peine les derniers ont-ils commencé à déguster leur dessert que les tables et les bancs sont rangés sur le côté. Puis la musique résonne sur le pont. D’abord timidement, puis avec de plus en plus d’assurance, la piste de danse improvisée se remplit. Des chansons de différentes décennies rassemblent des personnes qui, il y a quelques jours encore, se connaissaient à peine. Certains participants au voyage surprennent par leur talent de danseur étonnant, d’autres par leur joie pure. Les deux comptent autant l’un que l’autre. Nous dansons tandis que les icebergs autour de nous restent silencieux. Nous rions tandis que le soleil disparaît lentement derrière les nuages. L’Arctique n’est pas seulement, l’espace d’un instant, sauvage, vaste et impressionnant, mais aussi un lieu où l’on danse à ciel ouvert, même si l’on n’aurait jamais imaginé faire une chose pareille.
Plus tard, nous terminons la soirée au bar. Beaucoup disent qu’ils n’auraient jamais pu imaginer une telle journée. Une promenade à travers les cultures du passé. Des baies de corbeau et des coquilles d’œufs. Des histoires sur la vie des Inuits. Des icebergs dans la lumière du soir. Un barbecue au bout du monde. De la musique de danse sur le pont.
Là où la glace raconte des histoires
Après la soirée dansante, nous avons le droit de faire une petite grasse matinée aujourd’hui. L’espace d’un instant, on a l’impression que la journée démarre en douceur. Mais dès que nous jetons un premier coup d’œil dehors, le soleil brille déjà de mille feux au-dessus du paysage arctique, comme s’il n’avait attendu que nous. On pourrait presque dire que c’est à nouveau d’une beauté un peu mièvre.
Notre destination de la matinée est le glacier Roma, un immense paysage de glace qui descend des montagnes jusqu’à l’eau. Déjà depuis le bateau, le décor semble à la fois silencieux et imposant. Nous montons dans les Zodiacs. Les guides se répartissent. Certains bateaux se dirigent directement vers le front du glacier, d’autres mettent le cap sur un grand iceberg qui attire notre attention.
En chemin, nous découvrons un grand banc de mouettes tridactyles à la surface de l’eau. Ces oiseaux élégants sont des habitants typiques des côtes arctiques et se trouvent souvent là où la mer promet de la nourriture. L’espace d’un instant, ils sont perchés les uns contre les autres à la surface de l’eau, formant un motif vivant de blanc et de gris. Mais dès que nous nous approchons trop près à leur goût, ils s’envolent. La volée se disperse comme de la neige dans le vent. Nous apercevons également, de temps à autre, des plongeons à bec-de-crabe. Ils appartiennent à la famille des alcidés, tout comme les macareux moines. Avec leur plumage noir et blanc, leur corps compact et leur mode de vie, on les surnomme parfois, par plaisanterie, les « pingouins du Nord ».
Le paysage qui nous entoure témoigne d’une longue histoire géologique. La roche de cette région est d’origine volcanique, avec des inclusions de basalte. Là où l’érosion met à nu les couches, des colonnes de basalte apparaissent. Plus la roche contient de basalte, plus ces formes anguleuses, presque architecturales, sont marquées. De gros morceaux de glace noire flottent dans l’eau. À première vue, ils semblent étranges, presque comme des pierres. En réalité, il s’agit d’une glace ancienne particulièrement dense, contenant très peu de bulles d’air. Comme la lumière ne se diffuse pratiquement pas dans la glace et que l’eau sombre en dessous résonne avec elle, elle peut paraître presque noire.
Puis nous l'entendons : un crépitement, un craquement, un léger picotement venant des profondeurs. On dirait que la glace raconte des histoires. L'air emprisonné, parfois vieux de plusieurs siècles, s'échappe des morceaux qui fondent et remonte à la surface sous forme de minuscules bulles. Soudain, un grondement : toutes les têtes se tournent. Juste à temps, nous regardons dans la bonne direction et voyons un morceau se détacher d’un iceberg flottant. Devant lui se dresse une tour de glace, penchée et capricieuse, presque comme si elle s’était penchée trop loin. À cause de cette rupture, elle se met à vaciller. Pendant quelques secondes, nous retenons notre souffle. Va-t-elle basculer ? Va-t-elle se briser ? La comparaison avec la tour penchée de Pise vient immédiatement à l’esprit, sauf qu’ici, cet édifice n’est pas fait de pierre, mais d’eau gelée, d’équilibre et de hasard.
Les guides nous rassurent. Les masses de glace flottantes changent constamment. Lorsqu’une partie se détache, le reste doit trouver sa nouvelle position. La glace cherche son équilibre, la tour tient bon… pour l’instant.
Comme nous sommes le dernier Zodiac à regagner le navire, nous avons l'occasion de découvrir les coulisses du quotidien de l'expédition. Nous observons comment les bateaux sont mis à l’eau puis remontés. À l’aide d’une grue, ils sont descendus du pont 4 au pont 3. C’est là que les fusils et le fût de survie sont embarqués avant que les Zodiacs ne soient finalement mis à l’eau. Ce qui nous semble aller de soi relève d’une routine précise pour l’équipage. Chaque geste est maîtrisé, chaque étape a sa raison d’être.
À peine tout le monde est-il de retour à bord que le Plancius met le cap sur Ittoqqortoormiit. L’impatience des passagers est palpable. Beaucoup souhaitent visiter le musée, d’autres espèrent dénicher des souvenirs artisanaux, peut-être un petit objet qui, une fois rentrés chez eux, en dira plus long que n’importe quelle photo. La boutique de souvenirs a toutefois déménagé, et personne ne sait vraiment où. Cela fait aussi partie de ces endroits où tout n’est pas indiqué et immédiatement accessible. En revanche, le musée est ouvert. Il est petit, impressionnant et regorge d’histoires. À l’étage, nous découvrons les biographies d’habitants de la région. Nous n’avons de loin pas le temps de tout lire. Mais quelques lignes suffisent déjà pour sentir que la vie ici n’est pas seulement romantique, mais aussi exigeante, autonome et profondément liée au paysage. Au cœur du village, nous croisons quatre habitants assis devant leur maison. Ils sont exceptionnellement bavards. La mère de famille vend « par hasard » des produits faits maison
Une atmosphère de départ commence lentement à s'installer. Au plus tard lorsque la directrice de l'hôtel explique comment régler la note des consommations, tout le monde prend conscience que ce voyage touche à sa fin. Des questions surgissent aussitôt. Comment se déroule exactement le débarquement ? Quand faut-il que les valises soient prêtes ? Que se passera-t-il demain ? Nous aurons les réponses demain.
Comme souvent au cours de ce voyage, nous avons encore une fois la surprise de notre vie. Nous sommes assis ensemble autour d’un café quand soudain, des cris de joie retentissent dans le restaurant. Une baleine en vue ! Nous laissons tout en plan, nous nous précipitons dans la cabine, prenons les jumelles et une veste, puis nous nous précipitons sur le pont. Quel spectacle grandiose nous avons la chance de vivre ! Ce sont près de 20 baleines à bosse qui nous accompagnent, certaines à portée de vue. Nous arrivons à peine à compter les jets d’eau qui jaillissent simultanément. Nous faisons fi de la forte brise qui nous fouette les oreilles. Nous ne voulons pas manquer cette expérience.
Alors que le brouillard s'installe lentement et que la visibilité se réduit à quelques mètres, l'heure est venue d'écouter une dernière conférence de Félix sur le réchauffement climatique. Après un voyage comme le nôtre, ce sujet nous touche particulièrement. Car ceux qui ont vu l'Arctique ramènent chez eux non seulement la beauté de ces paysages, mais aussi leur fragilité. Nous prenons une fois de plus conscience qu’un véritable changement ne pourra aboutir que si tout le monde s’y met. Les petits pays peuvent montrer la voie, tester des idées, mais au final, ce sont les grands pays qu’il faut convaincre avec des solutions réalisables et des technologies intelligentes. Il faut que tout le monde comprenne que cette planète ne connaît pas de frontières lorsqu’il s’agit du climat, de la glace, de la mer et de l’avenir.
Une dernière journée en mer riche en anecdotes
Nous sommes en mer. Quelque part entre le Groenland et l’Islande, nous quittons l’océan Arctique pour glisser vers l’océan Atlantique. Tandis qu’à l’extérieur, la mer défile dans des tons sobres, l’ambiance s’anime à l’intérieur. L'équipe d'expédition nous emmène dans des voyages qui vont bien au-delà de notre itinéraire actuel. Des histoires de vieux marins et de minuscules créatures marines
Ce matin, Esther, notre guide, nous ouvre une fenêtre sur l'univers des Vikings. Sa toute première question nous fait déjà sourire. Y avait-il des femmes et des enfants vikings ? Nous sommes presque tous persuadés de connaître la réponse. Et nous nous trompons. Car les Vikings n’étaient pas un peuple, mais des hommes qui partaient en expédition : marins, commerçants, guerriers, conquérants. Des hommes qui, à bord de leurs navires rapides et maniables, surgissaient sur les côtes, frappaient par surprise et disparaissaient avant que toute résistance ne soit possible.
Esther raconte le raid sur Lindisfarne, l’une des premières grandes attaques vikings, et explique comment ces pillards sont devenus, au fil du temps, des colons. Passant par les Shetland, les Orcades et les Îles Féroé, leur route les a menés jusqu’en Islande, où l’Althing, l’une des premières assemblées parlementaires d’Europe, a vu le jour en 930.
Erik le Rouge trouve lui aussi sa place dans le récit d’Esther. Après son bannissement d’Islande, il a mis le cap sur le Groenland, où des colons nordiques se sont installés pendant environ 400 ans. Son fils a découvert plus tard le Vinland, l’actuel Labrador, et a foulé le sol de l’Amérique du Nord avant Christophe Colomb. Et quelque part dans le Nord, un nom est apparu qui nous semble particulièrement familier au cours de ce voyage : Svalbard. À ce jour, personne ne sait exactement jusqu’où les Vikings sont réellement allés. La bataille de Stamford Bridge marqua le début du lent déclin de l’ère viking. Mais leur héritage perdure. Ils ont ouvert des routes maritimes, jeté les bases du commerce et des systèmes juridiques, fondé des villes et relié des cultures par-delà les vastes océans.
L’après-midi, nous devenons des experts en plancton. Chloé, la responsable de l’expédition, nous parle de ces petits habitants de la mer avec tant de chaleur qu’on se demande comment nous avons pu en savoir si peu à leur sujet jusqu’à présent. Le plancton, explique-t-elle, c’est tout ce qui ne peut pas nager à contre-courant. Nous, les humains, devons faire des efforts pour ne pas en faire partie.
Nous découvrons le zooplancton et le phytoplancton. Certains organismes commencent leur existence dans un groupe, puis passent plus tard dans l’autre. Tout un monde, caché sous la surface de l’eau, dérive au gré des courants, grandit, se transforme et revêt une importance bien plus grande que ne le laisse supposer sa taille.
Un silence particulier s’installe dans la salle lorsque Chloé nous explique que le plancton produit l’oxygène nécessaire à une respiration sur deux. Soudain, chaque respiration prend tout son sens. Une carte du monde nous montre les poumons verts de la Terre, et nous nous émerveillons devant cette force invisible qui œuvre sous les vagues. Même les falaises blanches de Douvres apparaissent sous un nouveau jour, car elles sont constituées des restes de minuscules organismes marins.
Le mot « plancton » semble anodin. Après cette conférence, nous savons qu’il est tout sauf insignifiant. C’est un moteur silencieux de la vie.
En fin de journée, nous sortons sur le pont 3. Le vent est frais, la lumière tamisée, la mer suffisamment calme pour prendre une photo tous ensemble. Nous nous rassemblons autour du capitaine, nous nous serrons les uns contre les autres, sourions à l’appareil photo et savons que cette photo immortalise bien plus que de simples visages. Plus tard, le capitaine nous invite à un dernier moment de convivialité. Nous remercions l’équipage, qui, ces derniers jours, a été bien plus qu’un simple personnel de bord. Il a ouvert des portes, servi des assiettes, piloté des Zodiacs, répondu à nos questions, assuré notre sécurité et, par son travail, porté ce voyage. Le diaporama qui suit nous touche plus profondément que prévu. Une fois encore, les jours défilent devant nos yeux et font naître en nous une première pointe de mélancolie.
Lors du dernier dîner, le silence s’installe à bord. Nous racontons, rions, nous remémorons des souvenirs et sentons en même temps que les adieux approchent.
Dehors, l’Atlantique nous porte vers l’île. Mais l’Arctique magique ne s’arrête pas au débarquement. Il reste comme une image dans notre esprit et comme un doux souhait d’y revenir un jour.